Les neurones miroirs

neurone2SYSTEMA : NEURONES MIROIRS

Par Andrea Bisaz 

Il est intéressant de constater combien une observation méticuleuse du comportement humain peut inspirer des principes de combat aussi efficaces qu’imprévisibles. Pour l’essentiel, le sujet que je suis sur le point d’aborder n’apporte rien de neuf au pratiquant de Systema expérimenté. Nous avons même entendu Mikhail Ryabko et Vladimir Vasiliev évoquer ces principes à de nombreuses reprises. Ce qui est fascinant cependant, c’est de voir ces principes validés par les dernières recherches en neurosciences. Comprendre en termes simples comment les choses fonctionnent réellement ou comment elles seraient susceptibles de fonctionner dans le système nerveux peut nous aider à rendre notre entraînement plus spécifique et plus profitable.

Vous êtes-vous jamais demandé comment nous pouvions percevoir les mouvements, intentions et émotions d’autres personnes ? Comment parvenons-nous à lire leurs expressions faciales ou contrôler l’expression de nos propres émotions ? Pouvons-nous vraiment nous fier à nos instincts ? Qu’est-ce qui rend nos mouvements visibles ou invisibles, et comment nos pensées conscientes et nos tensions interfèrent-elles avec l’action intuitive de notre subconscient ? Où le combat naît-il en nous ? En d’autres termes, qu’est-ce qui fait du Systema un art de combat aussi efficace ?

Toutes ces questions ont quelque chose en commun, à savoir les « neurones miroirs » – MNs (Mirror Neurons) (NDT) – (neurone signifiant ici cellule nerveuse).

Jusqu’à peu, nous avions toujours pensé que nous pourrions déchiffrer les intentions et les mouvements des adversaires en agissant de la sorte : tout d’abord en les observant, puis en créant une image mentale, et finalement en évaluant leurs mouvements et expressions par le biais d’un processus intellectuel (cognition), fondé sur notre expérience et sur des règles apprises. La découverte des MNs nous a montré que nos cerveaux disposent de procédés à la fois plus économiques et plus efficaces.

En bref, lorsque nous observons une autre personne, notre cerveau va instantanément interpréter ses actions en utilisant les MNs de nos « programmes cérébraux » personnels. Cela se produit sans que nous activions nos muscles (cartes du cortex moteur primaire) et sans que nous en ayons conscience. Toutefois, tout le reste du processus opère comme si nous nous trouvions en conditions réelles. Nos cerveaux activerons alors l’émission d’hormones et connecteront les émotions aux sentiments aussi bien qu’aux souvenirs comme si nous étions en train de réagir dans le mouvement. S’il en est une, la seule expérience consciente de cette émulation (mirroring) que nous percevons d’ordinaire est un instinct « viscéral ». Ce processus simplifié nous permet de décrypter instantanément les intentions de l’adversaire en les identifiant à celles qui chez nous motiveraient de semblables mouvements, expressions faciales, etc

Comme nous l’avons appris dans mon précédent article (« Systema, temps de réaction neurologique et apprentissage » ), avant que nous en soyons conscients, nos cerveaux vont désormais élaborer une réponse à cette action observée et reproduite (mirrored). Si nous parvenons à demeurer calmes et décontractés, tout se déroule pratiquement comme si nos cerveaux opéraient sur pilote automatique. Lorsque nous réagissons, nous nous sommes déjà profondément engagés dans nos processus cérébraux. Nous pouvons constater que nos actions commencent à s’entremêler avec celles notre adversaire. Cependant, pour être en mesure d’activer nos muscles et d’éviter la confusion, nos cerveaux disposent de zones spécialisées, qui repèrent nos mouvements et les distinguent des « mouvements-reflets ».

Il est intéressant de noter que si la réponse de notre propre corps se révèle conforme aux attentes, l’image visuelle que notre cerveau produit de nous-mêmes sera effacée, si bien que nous n’en serons plus conscients à ce stade, et pourrons dès lors nous concentrer entièrement sur le ou les adversaires « extérieurs ». Notre cerveau ne dispose que d’une image visuelle active de l’adversaire. Néanmoins, si nous commettons une erreur ou si nous sommes pris en défaut, l’image visuelle consciente de notre action est conservée, nous donnant ainsi la possibilité d’apprendre et de corriger cette erreur. Par conséquent, notre système nerveux évalue en permanence nos performances et les compare à nos attentes.

Dans la mesure où notre réponse est très largement faussée par le conditionnement de notre entraînement et de nos expériences personnels, ces neurones miroirs opèrent de manière plus satisfaisante lorsqu’il s’agit de composer avec des adversaires partageant des antécédents analogues ou du moins familiers. En revanche, dès que nous franchissons des barrières relatives à la culture, au genre ou à l’espèce, la réponse induite par nos neurones miroirs devra être associée à des processus de réflexion cognitive fondés sur une information apprise et archivée ou sur des expériences passées. Ce dispositif nécessite une implication intellectuelle nettement supérieure, et se trouve être par conséquent beaucoup plus lent.

Nous pouvons donc constater que lorsqu’un pratiquant de Systema travaille avec des adversaires qui ne disposent pas de programmes moteurs répondant de manière efficace en mode défensif à nos mouvements naturels et anodins, leurs réactions à nos actions seront exagérément différées. Ces dernières seront pour eux source de confusion, et parfois même invisibles avant qu’il ne soit trop tard. Le temps qu’ils perçoivent notre intention, ils seront déjà sous le coup d’une lourde attaque. C’est ce qui rend nos actions invisibles. Elles sont juste invisibles dans le contexte particulier de leur signification et dans la mesure où c’est le cerveau qui voit les « choses » plutôt que les yeux (ceux-ci ayant pour seule fonction de capter et répercuter la lumière). De sorte que ces actions peuvent être littéralement invisibles pour le cerveau !

Les expressions faciales se révèlent particulièrement intéressantes car elles sont créées par deux parties distinctes du cerveau : l’une dédiée à la motricité consciente (cortex prémoteur), et l’autre nommée Insula qui archive et traite les émotions, les sensations des organes internes, la cartographie des douleurs (pain maps), etc… En d’autres termes, il s’agit du produit d’un double modus operandi impliquant des sources conscientes et subconscientes. Inversement, lorsque nous déchiffrons un visage, nous relayons son expression à nos neurones miroirs (MNs), lesquels font la liaison entre les deux mêmes zones du cerveau. Ainsi disposons-nous aussi bien d’une lecture de l’expression volontaire que de l’expression émotionnelle subconsciente. De cette façon, nous pouvons immédiatement identifier si une expression n’est pas sincère, même si dans les faits, nous ne sommes pas en mesure de désigner avec précision ce qui ne colle pas. Par exemple, un sourire faux ressemble précisément à…une contrefaçon. C’est le cas de figure typique où vous devriez vous fier à votre instinct « viscéral » ! (Il est bon de se rappeler que d’ordinaire la posture corporelle est, elle aussi, influencée par les émotions).

Les neurones miroirs ne se contentent cependant pas de réagir aux informations visuelles des objets constituant notre environnement immédiat, elles réagissent aussi aux sons, au toucher, à la température et aux symboles abstraits comme les textes écrits et sans doute aussi aux perturbations des champs électromagnétiques. C’est ainsi que nous pouvons apprécier la lecture et parvenir à nous impliquer émotionnellement dans les récits de fiction. C’est pourquoi certains sons peuvent aussi bien nous faire dresser les cheveux sur la tête que nous amener à la décontraction. C’est aussi la raison pour laquelle un certain type de toucher peut être ressenti comme une menace alors qu’un autre pourrait paraître inoffensif.

Toutes ces informations sensorielles sont susceptibles d’activer nos neurones miroirs de multiples façons, notre monde extérieur fusionnant ainsi avec notre monde intérieur et « privé » jusqu’à ce que leurs contours s’estompent. Que nous le voulions ou non, nous percevons notre monde extérieur au travers de nos propres cartes sensorielles et programmes moteurs comme si nous l’intériorisions et le vivions de la manière la plus directe…les actions des autres devenant nos propres actions par le biais de toutes NOS émotions associées. On appelle cela la « simulation incarnée » (« Embodied simulation » (ES)).

En plus des stimulations externes de nos neurones miroirs, nous pouvons aussi déclencher l’action de ces derniers par des moyens internes, c’est-à-dire par le biais de notre imagination. Par exemple, c’est exactement ce qui se passe lorsque nous imaginons et visualisons une scène de combat. En réalité, nous la revivons intérieurement par la simulation incarnée. De la production d’hormones en passant par les émotions, l’ensemble des processus est ainsi mis à contribution. Il est intéressant de noter qu’en l’état actuel de la recherche, nous connaissons deux catégories de neurones miroirs : les neurones miroirs largement congruents (BCMN) et les neurones miroirs strictement congruents (SCMN). L’application mixte de ces neurones miroirs nous permet d’apprendre comme si nous disposions d’une lentille grossissante. Nous pouvons associer une intention générale aux mouvements qu’elle génère (BCMN) aussi bien qu’interpréter des actions spécifiques et complexes (SCMN). Les BCMN sont approximativement deux fois plus nombreux dans nos cartes moteurs et constituent les neurones miroirs que nous utilisons dans un premier temps pour l’apprentissage « de principe » du Systema. Plus nous devenons familiers du Systema, plus nous sommes capables d’activer les SCMN et par conséquent, de percevoir des détails spécifiques.

Systema : les neurones miroirs, applications

Alors comment pouvons-nous tirer parti de toutes ces informations dans notre entrainement en Systema ?

  1. « Calme mental »

Le premier aspect et sans doute celui que l’on considère souvent comme le plus important semble être la nécessité de s’entrainer dans un état de calme mental (relaxation). Si nos esprits sont soumis à une tension pour quelque raison que ce soit (peur, irritation, etc…), nous allons inhiber l’action des neurones miroirs. Par conséquent, nous ne parviendrons pas à nous connecter à nos adversaires, et nous éprouverons des difficultés à nous les représenter de manière efficace.

Afin de minimiser la contamination par les comportements et agressions de nos adversaires, nous devons aussi prendre conscience de nos « détonateurs ». Quel est notre bagage émotionnel et quels détonateurs déclenchent en nous une réponse sous stress (réponse du nerf sympathique) ? Le Systema dispose de nombreux exercices respiratoires aussi innovants qu’utiles afin de nous aider à découvrir et surmonter ces conditionnements.

Il est aussi important d’intégrer l’action-détonateur à notre entrainement lorsque nous nous exerçons à répondre à cette émulation (mirroring) !!! En d’autres termes, lorsque certains se contentent d’un entrainement fondé sur des techniques statiques pratiquées hors contexte, ils ne parviendront pas à se connecter à une menace-détonateur, et par conséquent leur temps de réaction se trouvera largement différée. En Systema, nous cherchons à travailler dans ce que nous appelons le « mode jeu », ce qui signifie que nous intégrons en permanence nos mouvements-réponses aux mouvements miroirs détonateurs. Cette approche est cruciale afin de réduire le temps de réaction dans l’apprentissage du combat. Il est aussi intéressant de remarquer ce processus à l’œuvre dans la nature, par exemple chez les jeunes lionceaux jouant à se chasser les uns les autres. Si nous utilisons aussi des menaces-détonateurs réalistes et agressives (de temps à autre), nous pouvons en outre développer une réponse calme en interpolant un contrôle entre l’action des neurones miroirs et notre réponse.

C’est aussi la raison pour laquelle nous utilisons les coups de poing et les gifles de façon à réduire la tension induite par la peur et entrainer les réponses appropriées aux brimades physiques.

  1. Observation

On nous conseille souvent de ne pas regarder un adversaire dans les yeux mais d’utiliser plutôt notre vision périphérique. Cette observation fait sens lorsque nous nous trouvons au plus fort de l’assaut dans la mesure où la vision périphérique se concentre sur le mouvement et le positionnement plus que sur des expressions ou une forme spécifique, encourageant en cela un état d’esprit plus serein. La vision périphérique va aussi permettre de développer une attention spécifique aux différents adversaires lors des attaques multiples, pendant que nous activons nos neurones miroirs. Néanmoins, dans certaines circonstances, l’observation directe du visage (et du corps) permet de percevoir le plus grand nombre d’informations nécessaires à l’émulation. Bien sûr, ce mode de perception est aussi privilégié lors des interactions sociales ou lorsqu’il s’agit de désamorcer un conflit. En bref, à nous d’user de notre sens commun.

  1. Mouvement

Je pense que l’un des principes les plus fascinants et les plus efficaces du combat en Sytema réside dans le fait que nous utilisons des mouvements simples et des actions du quotidien là ou d’ordinaire, les êtres (évolués) utilisent l’agression et la tension. Comme nous pouvons le constater grâce à l’information prodiguée par nos neurones miroirs, cette démarche démontre une habileté supérieure pour de nombreuses raisons :

  • D’abord, nous pouvons perturber et ralentir la réponse de nos adversaires car ils doivent lutter pour donner un sens à nos attaques. Même les combattants expérimentés devront se faire violence car leurs répliques défensives conditionnées ne pourront être activées de façon satisfaisante.

  • De même que nos actions conduites dans le calme peuvent induire la confusion et la peur chez nos adversaires, elles peuvent aussi réduire la vitesse d’une attaque rapide car notre calme peut être contagieux (par l’action de leurs propres neurones miroirs), et ainsi ralentir le rythme et la virulence de l’agression.

  • Ces mouvements détendus nous permettent d’accélérer nos propres attaques si nécessaire mais aussi d’accroître la perception de nos adversaires via l’activation des neurones miroirs. Nous ne faisons plus qu’un avec eux, ce qui développe notre capacité à déchiffrer leurs intentions et à anticiper leurs prochains mouvements.

  • Une autre particularité brillante du Systema est le principe consistant à « laisser les choses derrière soi ». En apprenant à toucher nos adversaires ou leur abandonner des parties de notre corps sans que cela ne constitue une menace perceptible (voir les informations relatives aux neurones miroirs), nous pouvons tirer avantage d’une quelconque entrée fortuite afin de contre-attaquer suivant un fonctionnement très similaire à celui du Cheval de Troie.

Nous savons en outre grâce aux recherches sur les neurones miroirs que nous apprenons par l’émulation suivant deux procédures distinctes. La première opère de façon préférentielle via les mouvements grossiers fondés pour l’essentiel sur la recherche de résultats concrets. Cette méthode n’apparaît pas d’ordinaire comme la plus pertinente car de trop nombreuses tensions lui sont encore associées, la programmation cérébrale adéquate n’étant pas encore établie. Puis à mesure que nous développons notre expertise, nous devenons plus capables de percevoir et de tirer parti de ce que nous apprenons dans le détail (voir les BCMN et les SCMN). C’est la raison pour laquelle un pratiquant confirmé fera preuve de beaucoup plus de précision et d’anticipation qu’un débutant tout en fournissant moins d’efforts.

  1. Ressentir et visualiser

Comme nous le comprenons maintenant, les neurones miroirs sont réellement multimodaux, c’est-à-dire qu’ils transmettent une information de type visuel (actions, écrits, films, etc…), tactile, olfactif et thermique (sensoriel), auditif ou autre. Pour cette raison, il semble judicieux de fonder notre entrainement sur l’usage de tous nos sens plutôt que sur notre seule vision (et réflexion). C’est aussi pour cela que Mikhail et Vladimir nous enseignent à ressentir plutôt qu’à réfléchir lors de nous nous entrainons (l’analyse précède et suit l’entrainement qui lui est dédié au ressenti !).

Afin de ne pas surcharger notre système nerveux, il est aussi judicieux de demeurer à l’écoute de nos différents sens, et, en restant calme, de laisser notre esprit établir des priorités. Durant l’entrainement, soyez attentif à la manière dont chaque sens est susceptible de vous donner des informations de diverses portées et de différentes qualités !!! Par exemple, il se peut que vous sentiez un adversaire avant de le voir, que vous perceviez la chaleur de son corps et l’interprétiez, que vous entendiez sa respiration contrainte, etc…Utilisez ces informations à votre avantage en restant calme et décontracté, et en optimisant la contribution de vos neurones miroirs.

Notons encore que l’imagination ou la visualisation peuvent constituer un excellent complément à l’entrainement dans la mesure où ils sont susceptibles d’activer nos neurones miroirs et de nous aider à nous entrainer alors que nous nous « reposons ».

Qui plus est, n’oublions pas que lorsque nous commettons une erreur lors de l’entrainement, l’image de cette action demeure afin que nous puissions la corriger. Constatons à quel point notre système nerveux est superbe et élégant !

Nous devrions maintenant comprendre pourquoi on nous apprend en Systema à travailler avec nos adversaires et non contre eux ! Nous disposons déjà de toute l’information nécessaire circulant dans nos programmes cérébraux. Il nous suffit juste de réduire les interférences conscientes et de laisser opérer notre entrainement (confiance).

En fait, nous nous battons dans nos cerveaux et c’est là que la plupart des confrontations sont gagnées ou perdues.

Pour une confirmation éclairante, regardez Stealth Striking de Mikhail Ryabko (http://www.russianmartialart.com/catalog/product_info.php?cPath=22&products_id=178).

Le Docteur Andrea Bisaz est instructeur de Systema auprès du rmaSystema-Australia de Melbourne. Il s’entraine et enseigne le Systema depuis 2005. Le Docteur Bisaz travaille aussi à la Clinique des Sports de Melbourne, et peut être contacté par téléphone au +61411745746 ou par courriel à bisaza@optusnet.com.au.

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